Quand François Hollande vantait les CDD

On ne lit jamais assez les livres des politiques – et on les relit encore moins… François Hollande en est le meilleur exemple: souvent dénoncé comme hésitant, partisan de la synthèse pour mieux masquer une absence de ligne, il a de fait constamment décrit et revendiqué sa ligne politique libérale de gauche.

La querelle actuelle sur le code du travail en l’illustration. Quand beaucoup soupçonnent le président de s’aligner sur le Premier ministre, sinon sur son ancien conseiller Emmanuel Macron, une plongée dans « La Gauche bouge », un livre publié en 1985 sous le pseudo de Jean-François Trans (avec Jean-Yves Le Drian et Jean-Pierre Jouyet) suffit à convaincre du contraire.

Lisez plutôt ces extraits:

Sur le temps de travail renégocié au niveau de l’entreprise: « Il convient de renverser la tendance (d’une réduction de la durée d’utilisation des équipements dans l’industrie) en modifiant l’organisation du travail suivant des formules diversifiées : horaires décalés, travail posté à temps complet, travail à temps partiel… Cette orientation, qui nécessite naturellement une adaptation des textes législatifs (…) ne pourrait se concrétiser que dans le cadre d’une négociation entre partenaires sociaux au niveau de la branche d’activité, voire de l’entreprise.

Sur l’intérêt des CDD: « Certaines améliorations peuvent concourir à une meilleure souplesse de l’emploi. C’est ainsi qu’il convient vraisemblablement de favoriser certaines formes différentes de contrat de travail (contrats à durée déterminée, intérim…).

« Acceptons parfois l’autre travail (temps partiel, petits boulots…) pour donner de l’emploi »

Sur le lissage des seuils sociaux: « De même peut-on envisager de lisser davantage les conséquences qu’entraine pour une petite entreprise le recrutement d’un onzième salarié »…

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Gourio : « On va pas se laisser emmerder ! »

Nous avions eu avec jean-Marie Gourio un premier entretien en octobre, pour la parution de son dernier volume de « Brèves ». Il nous avait parlé de la mort de ses amis de Charlie, qui le conduisait à arrêter les « Brèves », et à lancer une collection « Papillon », rayon tendresse et poésie… Puis sont venus les attentats de Paris, et nous l’avons rappelé, pour le prévenir que nous allions publier l’échange d’octobre :

Il faut publier, et parler de des Papillons… Depuis les attentats, je regarde tous les portraits des gens exécutés : ils sont beaux ! Tous jeunes, intelligents, fêtards… Après ces attentats, j’ai failli arrêter les Papillons, j’avais peur d’être une sorte de déserteur littéraire devant l’horreur… Et puis, pas du tout ! Mes Papillons, ils sont pour les enfants de ces gens exécutés. Il nous faut des bises, des câlins, et beaucoup, beaucoup d’affection… Samedi, j’irai boire un verre au Café des Anges, près de La Belle équipe. Au mur, il y a des photos des potes morts, et puis le Menu du jour, tu vois ! C’est bien, le bistrot reprend son statut de sauveteurs des âmes.

(Voici maintenantJean Marie Gourio l’entretien réalisé en octobre : ) C’est votre dernier recueil de Brèves, dites-vous, on ferme !… Un peu triste, non ?

Oui, c’est la fin… Les Brèves ont commencé en 1985, autour de la table de rédaction de Charlie Hebdo et d’Hara-Kiri, avec Wolinski, Cabu, Choron, Cavanna, et ils sont tous morts. Les Brèves étaient liées avec eux, donc elles s’arrêtent, faute de combattants, à cause des attentats… Quand je travaille sur les Brèves, je vais au bistrot, et je note. Mais après les attentats, je n’ai pas pu sortir de chez moi, dans les bistrots, ça ne parlait que de ça, avec BFMTV en boucle. J’ai bien morflé…

Les Brèves, ça reste une aventure incroyable, comme toute l’histoire d’Hara-Kiri…

Oui, c’est triste, et pas triste ! C’est un mystère… A la base, tu as des gens extrêmement intelligents, qui s’aimaient beaucoup, et qui voulaient s’épater. C’était des ouvriers : Cavanna, maçon et père maçon, Choron, père garde-barrière…

Toi-même…

Ma mère était concierge, mon père sergent en Indochine… Hara-Kiri, c’était une classe populaire qui veut s’en sortir, se marrer, picoler, baiser, apprendre. Pas des intellectuels, ils voulaient juste que la vie soit plus belle. Et comme ces pauvres étaient intelligents, ils ont foutu un bordel royal ! C’a été la révolution des pauvres.

Et il y a les Brèves, ces coup de génie au comptoir…

Il y en a tellement, de petits coups de génie, partout, qu’on finit par se dire que les gens sont balèzes. Dans tous les cafés, paf ! paf ! des coups de génie, ça fait comme un ciel étoilé. Exposition de génie en France, pas mal, non ?

Les cafés où tu as récolté les Brèves, ils sont partout en France ?

Oui, partout où il y a des cafés, donc du travail. Car sans travail, pas de café. S’il n’y a pas de coups de génie, c’est qu’il n’y a pas de travail !

Tu vas continuer d’écrire des romans ?

Oui mais avant, j’écrivais des romans noirs, durs, sanglants, et c’est fini ! « Alice dans les livres » (publié en 2006), c’est l’histoire d’une petite fille qui meurt du cancer à l’hôpital, et tous les jours, son papa vient lui lire « Alice au pays des merveilles ». J’ai vécu ça dans ma tête, comme romancier. Eh bien, maintenant, j’ai décidé d’écrire des livres où la petite fille, elle joue au ballon… Après l’attentat, j’ai un peu perdu la tête, j’ai voulu mourir. A un moment, t’as la goutte de sang qui fait déborder le vase. Et puis je me suis mis à écrire, écrire, et je me suis rendu compte que ça me faisait un bien fou contre cette douleur. Des textes sympas, doux-dingues, poétiques, rigolos… De la fantaisie ! Avec tout ça, on crée une collection chez Julliard, en mars, la collection « Papillon ». C’est ma réponse à toute cette violence, un papillon qui s’envole. La littérature a une fonction de survie, elle ouvre la fenêtre. Je sais que je continuerai à aller dans les bars, à aimer les gens des bars. Plus avec des Brèves, mais avec des romans, chargés de l’affection qu’il y avait dans les Brèves. Maintenant, je passe aux Papillons de comptoir.

Forcément, on se demande tous : ces 60 000 Brèves, elles sont toutes vraies ? Entendues au bistro ?

Elles ont toutes été entendues, mais c’est moi qui les entend et qui les trie, donc je les crée, d’une certaine manière. Mais les gens n’écoutent pas… Dans les bars, tout le monde veut parler sans écouter les autres, et ça fait des coq-à-l’âne magnifiques. Et moi, je suis dans un coin, je dis rien et j’entends tout : la gaité, la tristesse, la connerie, et surtout la fragilité… Tous ces gens, ils sont d’une fragilité extrême, tu les casses comme une biscotte. Ils peuvent se faire avoir par n’importe qui, alors qu’ils voudraient juste vivre tranquillement, avoir du boulot et que la gamine travaille bien à l’école. Ça, c’est important : on dit que le bac sert à rien, mais quand la gamine l’a, ça sert à la fierté… Moi, quand tous mes potes se font mitrailler, je veux que la gamine ait son bac… Au fait, je voudrais passer un appel pour les orphelins de la police.

Etonnant, pour un ancien d’Hara-Kiri et Charlie…

Oui, mais sur les images de l’attentat, on voit que l’officier de sécurité de Charb, il s’est mis en travers, pour le protéger des tueurs. Je revois cette image, le sang mêlé par terre de ce policier avec le sang de Charb, de Cabu, de Tignous, de mes potes… Ils sont morts pour mes potes. Charlie a reçu des tonnes d’argent, il faut aussi en envoyer aux orphelins de la police. Mets l’adresse : Orphelins de la police, 7, boulevard du palais Paris 4e.

Et maintenant, à part les Papillons…

Après les attentats, ça été violent, je voulais tuer tout le monde. Je tournais en rond, et puis j’ai compris que j’avais la solution en face de moi : Blandine, ma compagne depuis 40 ans, on s’est connu en 76 à Charlie. On s’est mariés le 28 février 2015. C’était à Talloires (Haute-Savoie), où les gens nous ont vachement protégés, ils m’ont sauvé la vie. Tous les gens du village étaient au mariage ! Voilà, c’est pour dire qu’on va pas se laisser emmerder : vous tirez ? On se marie ! Vous tirez ? On fait la collection Papillon… Et je sais que mes potes se marrent en disant : Gourio s’est marié !

Svetlana Alexievitch: « Nous vivons des temps dangereux »

 

Alexievitch©Maria KabakovaQuelle a été votre première réaction, le 8 octobre, à l’annonce du prix Nobel ?

C’est très difficile de répondre…  Qu’est-ce qu’un être normal peut ressentir à ce moment-là ? Beaucoup de sentiments très différents… J’ai été aussi déboussolée, car c’est un prix qui a été décernés à des très grands écrivains.

Dans vos livres sur Tchernobyl ou la Guerre mondiale, vous faites parler des gens ordinaires. Pourquoi pas des dirigeants politiques, des grands savants ou des intellectuels ?

J’ai écrit pendant plus de trente ans une encyclopédie de l’homme rouge, de l’homme soviétique. Et l’acteur principal de cette histoire, c’est l’homme ordinaire. Je ne parle pas des héros, des hommes importants, je parle des plus démunis, qui sont sans protection face aux grands événements. Personne ne l’a jamais interrogé, cet homme ordinaire : il est envoyé à la guerre, il vit et meurt en silence. Mais ce « petit peuple » m’intéresse, car il y a en lui une telle diversité de sentiments, de vies… Ces petites gens sont les oubliés de l’Histoire, mais ce sont les petits bourreaux et les petites victimes qui font l’Histoire. Qu’aurait pu faire le grand bourreau Staline, sans ce peuple de petits contrôleurs, de petits surveillants ?

Il est toujours difficile d’admettre qu’on est à la fois bourreau et victime…

Nous avons portant tous, en nous, un bon et un mauvais côté. Et il faut avoir énormément de courage, dans les conditions extrêmes, pour que le bon côté domine… J’ai rencontré beaucoup gens qui, dans les goulags et à la guerre, ont découvert sur eux-mêmes des choses qu’ils n’auraient jamais imaginées. Par exemple des intellectuels de haut niveau, qui avaient lu tous les grands écrivains, et qui pendant le siège de Leningrad (il a duré 900 jours, de 1941 à 1944) ont mangé la ration de nourriture de leur enfant – ils avaient trop faim.

En chacun de nous, cruauté et générosité mêlées ?

Bien sûr, dans tout homme… Je me pose toujours la question éternelle de Dostoïevski : quelle est la part d’humain dans l’homme ? Jusqu’où peut-elle résister ?

« L’homme sans idéal, c’est horrible », dit l’un de vos témoins…

C’est un vieux communiste qui le dit. Il regrette que l’homme devienne un pur être biologique, qui est heureux d’avoir cent marques de saucisson dans les magasins, mais qui n’a pas de lumière dans les yeux. Je pense, moi aussi, qu’un idéal est nécessaire. Par exemple, tout simplement, avoir l’objectif de rester humain en toutes circonstances… Dans les années 90, au moment de la Perestroïka, nous avons essayé de faire renaître un certain idéal. Mais cela a été détourné vers un idéal nationaliste, militariste…

L’Europe doit-elle craindre la Russie de Vladimir Poutine ?

Malheureusement oui ! Au temps de Eltsine et Gorbatchev, nous avons commencé de construite une démocratie et de nous ouvrir au monde, mais aujourd’hui, c’est le contraire : nous nous fermons au monde extérieur, et tout l’argent gagné grâce au pétrole et au gaz va à l’armée. Et 90% du peuple soutient Poutine ! C’est comme si nous avions été vaincus, et nous, les artistes de Russie ou de Biélorussie, nous nous retrouvons en conflit à la fois avec le pouvoir et avec notre peuple.

Vous connaissez bien l’Europe occidentale, vous avez vécu en Allemagne. Etes-vous inquiète de la montée de l’extrémisme et la xénophobie ?

Oui, il faut avoir peur ici aussi… Nous vivons des temps dangereux, pour le monde entier. Ils me font penser aux périodes d’avant la première et la seconde guerre mondiale. Pour surmonter toutes ces peurs, nous avons besoin d’idées nouvelles. Et nous devons surveiller le pouvoir, être attentif à ses dérives. J’étais récemment en Pologne, où les nationalistes viennent de prendre le gouvernement, et où les intellectuels se retrouvent soudain désemparés…. Mais je ne suis pas une femme politique, pour parler de tout ça !

Vous avez souvent parlé de votre impuissance d’écrivain. La Russie est pourtant un pays où les écrivains ont toujours exercé une grande influence. Soljénitsyne, par exemple, a un peu changé le cours de l’Histoire…

Ces temps ont passé… Le pouvoir a changé, il est détenu maintenant par des gens peu cultivés, et même primitifs, qui ne jurent que par l’argent. Ce sont d’anciens responsables de kolkhoze ou des colonels du KGB (allusions aux présidents de la Biélorussie et la Russie, Loukachenko et Poutine), alors que sous Lénine, les dirigeants étaient beaucoup mieux éduqués.

Vos prochains livres seront consacrés à l’amour et à la mort… Pourquoi ?

J’ai terminé mon cycle sur l’homme rouge, et je me suis posé des questions plus métaphysiques. Cela fait trois ans que j’écris sur ces sujets, et je me rends compte qu’en parlant d’amour, on retombe sur les mêmes interrogations : pour quoi vivons-nous ? Qu’est-ce que le bonheur ? En quoi croyions-nous ?

Et dans l’amour, il y a autant de tragédie que dans la guerre ?

L’amour, ce n’est pas qu’un beau sentiment, c’est aussi une épreuve pour l’être humain. Pour moi, c’est une consolation qui nous donnée face à la peur de mourir. A la fin de sa vie, on pourra toujours dire : j’ai aimé…

(La conversation s’achève. Nous évoquons un autre prix Nobel soviétique, Andreï Sakharov, et Svetlana Alexievitch ajoute)

Sakharov était vraiment un très grand homme. Mais c’est difficile d’être un prix Nobel en Russie, ou en Biélorussie, on se retrouve comme inutile : Sakharov, et avant Bounine, Pasternak… Moi, parce que je soutiens l’Ukraine, je me fais traiter de russophobe, de Bandera (nationaliste ukrainien, qui a collaboré avec les nazis). Plus tard, peut-être, cela changera… En attendant, il faut faire ce qu’on a à faire.

Recueilli par Francis Brochet

 

Religion: pour en finir avec les caricatures…

Il y a quelque chose d’insupportable à lire et entendre chaque jour des énormités sur les religions. C’est peu dire que la religion est devenue un élément essentiel de notre actualité – justement au moment où elle est le moins pratiquée, et surtout le moins connue…

Voici un entretien avec Olivier Roy, qui a publié à mon avis la meilleure synthèse sur le nouvel âge des religions….

. Irak, Sahel, Gaza… Assistons-nous à un retour des guerres de religion ?

Dans beaucoup de conflits, la religion est un simple marqueur identitaire. C’est le cas du conflit israélo-palestinien : il a eu dans les années 60-70 des formes plus laïques qu’aujourd’hui, mais ce sont au font les mêmes acteurs, le même combat de deux peuples pour la même terre. Le marqueur religieux renforce les identités, mais n’est pas la cause du conflit.

. Et la guerre en cours en Irak ?

Il faut la replacer dans l’évolution géostratégique du Moyen Orient. La grande fracture actuelle oppose un pôle constitué autour de l’Iran à un autre pôle autour de l’Arabie saoudite. C’est un conflit de puissances, le retour du vieux conflit entre Persans et Arabes. Ce n’est donc pas d’abord un conflit religieux, sauf que les alliés naturels de l’Iran sont les chiites, et les alliés naturels de l’Arabie, les sunnites. De leur côté, les Iraniens parlent de zone d’influence, de protection des minorités chiites et de tolérance religieuse. En revanche, les Saoudiens sont alliés aux Salafistes, qui ont un discours très religieux, et qui considèrent les chiites comme des hérétiques.

. Et le mot « djihad » renvoie bien à une réalité religieuse…

C’est un mot utilisé par les radicaux, qui témoigne d’une nouveauté : l’apparition d’acteurs se réclamant uniquement d’un discours religieux.

. Pourquoi maintenant ?

C’est un phénomène qui dépasse l’islam, qui tient à la mutation du religieux. Longtemps, les religions ont été insérées dans les cultures nationales : les Egyptiens sont musulmans, les Français sont catholiques, mais ils sont avant tout Egyptiens ou Français, la religion ne mène pas la politique… Nous avons maintenant des mouvements religieux qui ne sont plus enracinés dans une société concrète, comme le djihadisme, ou comme les évangéliques américains, qui ont fait des percées extraordinaires au Brésil, en Corée, ou chez les gens du voyage en France : ils prêchent une pure religion, en se désintéressant complètement de l’enracinement national. Pour eux, la vraie religion n’est pas la culture, c’est la norme, le texte, et la communauté des croyants, qui exclue les non-croyants.  C’est en rupture avec la tradition, aussi bien chez les juifs, les chrétiens que les musulmans : il y a des degrés de foi et de sainteté,  la religion n’est pas tout ou rien.

. Et quand a lieu la rupture ?

Elle commence dans les années 60, comme une conséquence de la sécularisation (la religion n’est plus au cœur de la société et de sa culture) et de l’individualisme : les individus se fabriquent leur religion, sans se soucier de l’autorité religieuse.

/La crise de l’autorité est générale. Jean-Paul II et Benoît XVI ont essayé de restaurer le magistère, sans succès, et le nouveau pape François est beaucoup plus souple, il n’énonce pas d’interdits… Les participants aux Journées mondiale de la jeunesse (JMJ) ne respectent pas forcément les normes sur le mariage ou la contraception que proclame le pape, ils veulent du charisme, de la spiritualité. Et vous retrouvez cette crise du magistère dans l’islam : il n’y a plus de grande autorité sunnite reconnue par tous les croyants./

. Mais les différentes religions peuvent se retrouver contre le mariage homosexuel : n’est-ce pas là un retour du religieux ?

J’y vois plutôt l’isolement du religieux, qui n’est plus en phase avec la culture dominante. Dans l’Europe des années 50, l’homosexualité était condamnée par tout le monde, et l’Eglise n’avait pas à rappeler la norme, puisqu’elle la norme était partagée par tous. A partir de Mai 68, pour simplifier, le consensus s’effondre, le divorce apparaît entre la culture dominante et les normes religieuses en général. Le religieux devient alors visible, parce qu’il est isolé. Et il a tendance à être plus radical, plus violent, parce qu’il est minoritaire.

. Manuel Valls doit s’exprimer fin août à l’université d’été du PS sur la laïcité. C’est nécessaire ?

Le problème est que la laïcité d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle de 1905. La loi de 1905 « sépare » le religieux de l’Etat, sans l’exclure de l’espace public : l’Etat régule sa présence, mais ne l’interdit pas. Il réglemente les sonneries de cloche, mais il admet qu’elles sonnent. Dans cette conception, la laïcité ne propose pas une morale différente de la morale religieuse, et parler de « morale laïque » n’a alors pas de sens… Mais aujourd’hui, la laïcité est devenue une idéologie qui fabrique des normes. Or il faut rappeler ce qu’est la liberté de pensée : vous n’avez pas le droit de faire des menaces racistes, mais vous n’êtes pas obligé d’être multi-culturaliste ; vous n’avez pas le droit de faire de la discrimination anti-homosexuelle, mais vous n’êtes pas obligé de penser que l’homosexualité est normale.

. Une spécificité française, c’est que la question de la religion et la laïcité rencontre le problème de l’immigration…

Oui, et la laïcité est en train de devenir en France  une idéologie de la cohésion nationale contre l’islam. Cela fait des victimes collatérales, le judaïsme et le christianisme : on interdit le voile, mais on s’oblige ensuite à interdire les croix et les kippas. On interdit les haut-parleurs de la mosquée, à mon avis à juste titre, mais que fait-on des cloches de l’église ? On peut les accepter au nom de la tradition, mais cela signifie que l’on considère le catholicisme comme une simple tradition, et plus une religion… De plus, il faut arrêter de faire croire qu’il aurait existé une communauté nationale unie, cassée par l’arrivée de l’islam. C’est oublier les communautés laïques et catholiques des années 50, ou encore la communauté des communistes, chacune avec ses écoles, ses colonies de vacances, ses équipes de foot… A l’époque, un « mariage mixte » était un mariage entre protestant et catholique, et c’était mal vu. On l’oublie, mais la France a toujours été très communautarisée.

. Vous-même, êtes-vous croyant ?

Non. Je l’ai été… Je suis culturellement protestant, mais sans la foi. Je suis donc doublement décalé : les croyants ne me reconnaissent pas, car je n’ai pas la foi, et les laïques ne me comprennent pas, car j’ai une culture religieuse.

Recueilli par Francis Brochet

Burn-out : l’hystérie statistique

L'Express.jpgLa couverture fait envie, n’est-ce pas : une personne se prend la tête sous le titre « Le burn-out. Et comment l’éviter » et en sous-titre « Etude exclusive : 1 actif sur 5 menacé »…

Sauf que l’étude en question, réalisée par le cabinet Technologia, ne dit pas exactement cela. D’une enquête menée auprès d’un millier de personnes représentatives, autrement dit d’un sondage, elle conclut que « 12,6% des actifs occupés » sont en risque de burn-out élevé. Traduit en nombre de personnes, cela fait exactement 3,248 millions de Français, ou un actif sur 8, si l’on rapporte aux 25,778 millions d’actifs, chiffre donné par Technologia.

Mais « 1 actif sur 8 menacé », cela ne fait pas un titre. Alors « L’Express » décide d’ajouter « ceux qui, sans cumuler tous les facteurs de risques, sont au bord de l’épuisement professionnel ». Il arrive ainsi à « 4 millions de personnes environ » menacées de burn-out, et « près de 1 salarié sur 5 ». Oui, pour « L’Express », environ 4 millions sur 25,778 millions, cela fait 1 sur 5…

Petit bidouillage, direz-vous. Sans doute. Mais il montre comment la volonté de faire simple et percutant peut conduire à des petits arrangements avec la vérité. Il montre surtout le caractère magique des statistiques dans notre monde médiatique. Au fait, si on remplace « menacé de burn-out » par « trouve Hollande populaire » ou « prêt à voter FN », cela donne quoi ? Pareil, bien sûr.

(Sur ce sujet, je vous conseille le dernier livre de Michel Maffesoli, « Les nouveaux bien-pensants » (Editions du Moment). Ce n’est pas son livre le plus abouti, mais ces variations autour de la postmodernité recèlent quelques perles – et donc une saine colère contre « le chiffre, la quantitatif, le statistique, en voie de devenir l’astrologie du monde postmoderne ».)

A lire, dans « Le Progrès »: http://www.leprogres.fr/sante/2014/01/22/plus-de-trois-millions-de-francais-menaces-de-burn-out

« Eloge du carburateur», de Matthew B. Crawford

"Eloge du carburateur", de Matthew B. Crawford

Voici le genre de livre totalement improbable en France… Car son auteur, Matthew Crawford, est à la fois un intellectuel et un manuel, universitaire embauché par un think tank de Washington, qui décide d’ouvrir un atelier de réparation de motos, métier appris dans sa jeunesse pour voyager et financer ses études.
Sa thèse, qui est justement tout sauf abstraite, est ainsi résumée : « Pour avoir la moindre prise sur le monde, intellectuellement parlant, ne nous faut-il pas avoir aussi un minimum de capacité d’agir matériellement sur lui ? » Il explique, par exemple (et tout le livre est fait d’exemples, d’expériences), combien une voiture Mercédès peut être aliénante, car conçue afin de ne surtout pas permettre d’intervention de son propriétaire. Le moindre incident mécanique implique un retour au garage, sinon au constructeur. C’est une voiture qui impose la dépendance de son propriétaire, comme l’ensemble de notre monde technique, dont nous ne maîtrisons plus les rouages, nous met en dépendance. (A voir à ce sujet le dernier livre de Debray, « Rêverie de gauche », qui souligne comment nous sommes passés d’un monde en « isme » à un univers en « ique » – tyrannie du communisme, tyrannie de la robotique.)
Crawford sous-titre son bouquin : « Essai sur le sens et la valeur du travail ». Et c’est son autre intérêt, de réhabiliter la notion de « métier », face à l’activité interchangeable des emplois modernes. Le métier s’apprend au fil des ans, dans la douleur et l’humilité, et il se transmet. Travailler sur une moto ne s’improvise pas, ni ne s’apprend pas avec un manager, si bon soit-il. Crawford vante la noblesse de la « soumission » aux exigences du métier, faisant le parallèle avec le musicien pratiquant ses gammes, ou le linguiste apprenant des règles grammaticales ou phonétiques. Extrait :
« L’identification ente créativité et liberté est typique du nouveau capitalisme ; dans cette culture, l’impératif de flexibilité exclut qu’on s’attarde sur une tâche spécifique suffisamment longtemps pour y acquérir une réelle compétence. Or ce type de compétence est la condition non seulement de la créativité authentique, mais de l’indépendance dont jouit l’homme de métier ». Et Crawford de débusquer un beau paradoxe : « On peut faire l’hypothèse que c’est l’éthique libérationniste de ce qu’on appelle parfois la « génération 68 » qui a ouvert la voie à notre dépendance croissante ».
Bonne lecture.
(La Découverte, 19 euros).

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Nous fonctionnons de manière curieuse… Notre lucidité est à éclipses, comme s’il était des moments pour voir, ou ne pas voir, ce qui est donné à voir. Ainsi des vœux présidentiels, souvent analysés comme le « coming out » d’un social-libéral honteux. Rien de vraiment neuf, pourtant, sinon peut-être la mise en forme, plus claire.

 

François Hollande gouverne en social-libéral depuis le 6 mai 2012, il a gagné la primaire contre Martine Aubry sur cette ligne – ce qui devrait amener à revoir quelques analyses sur la capacité de compréhension de son électorat : les résistances sont parmi les cadres, les élus, davantage que chez les sympathisants socialistes.

Et François Hollande est social-libéral depuis au moins trente ans. Relisons ce passage de « La gauche bouge », en 1985 : « Ce n’est pas par calcul ou par malignité que la gauche a accepté de laisser fermer les entreprises ou d’entamer le pouvoir d’achat des Français. C’est par lucidité. Refuser ces évolutions et ç’en aurait été fait de la perspective d’une gestion régulière du pays par la gauche ». Où l’on voit que le successeur de François Mitterrand, justement peut-être parce qu’il n’y eut pas d’autre président socialiste, conserve son obsession : faire de la gauche un parti de gouvernement, légitime à l’Elysée. Rompre avec la mécanique de « l’ambition et du remords », pour citer Alain Bergounioux.

 

Dans ce livre, François Hollande titre également un paragraphe : « Tous libéraux ». Evidemment, il nuance, amende, précise et reprécise, avec sa rhétorique en crabe, mais l’essentiel est bien là : en 1985, comme en 2014, François Hollande estime les Français convertis de fait à la réalité libérale, en politique et en économie, même s’ils continuent avec leurs politiques de la contester en paroles (sous la forme, le plus souvent, de l’ultralibéralisme).

Hollandia (2)

La polémique sur « l’inversion de la courbe » ignore un élément essentiel de la psychologie hollandaise: l’optimisme. Il l’avouait curieusement fin juillet, devant l’Association de la presse présidentielle: « Si je ne croyais pas que cela allait s’arranger, je serais complètement anéanti ». Et il ajoutait, citait son grand-père: « Le pire est possible, le meilleur aussi ».

Ce n’est pas nouveau. Dans les « Devoirs de vérité », en 2006, il affirme: « Je suis d’un tempérament volontairement optimiste ». Et contre Plenel, qui ne cesse de de l’interroger sur le caractère tragique de la politique, il souligne pour sa génération l’absence de guerre (mondiale ou d’Algérie), la banalisation de l’alternance, et commente: « Je fais partie d’une génération où la normalité n’est pas une exception, et je n’hésite pas à dire qu’elle doit être revendiquée ». Six ans, donc, avant le « président normal ».